Vous êtes une jeune ancienne du SC de Nantes. Quels grands principes avez-vous gardés de l'éducation que vous y avez reçue ? Et ont-ils influencé votre vie ?
Sr F. de La Villéon : Le premier est que chacun est unique et que le Christ aime chacun. Il y a aussi ce principe de « réciprocité » : chacun donne et reçoit. Enfin le pardon et la faculté de donner une seconde chance.
J"ai grandi à Nantes et cela m'a certainement influencée dans le choix de ma congrégation religieuse que je voulais : ignatienne, structurante et internationale. Les rscj ont un cœur aux dimensions du monde et elles essaient de témoigner de leur amour pour chacun, motivées par leur relation personnelle au Christ.
Depuis votre engagement dans la congrégation du Sacré Cœur en 85, quel a été l"événement le plus important de votre vie apostolique ?
Deux ans avant ma profession perpétuelle en 1994, j'ai été envoyée à Manille. Cette expérience a été la plus marquante de ma vie. J'ai découvert la pauvreté des Philippins dans un pays où j'avais autrefois travaillé comme ingénieur.
Le fait de vivre avec des sœurs du Sacré-Cœur qui avaient d'autres références culturelles que les miennes m'a permis de voir ce pays avec un regard « asiatique » et non pas occidental et de me rendre compte combien il était exploité par l'Occident. Avec les années, cela m'a donné une « fibre interculturelle », le goût de comprendre comment la spiritualité du Sacré-Cœur est vécue dans les autres cultures.
Vous venez de succéder à Sr Greffe, vous êtes-vous préparée à cette nouvelle mission ?
On ne se prépare pas à ce genre de mission, parce que c'est un service qu'on vous demande et qu'on ne choisit pas. On est appelée par les Sœurs de sa Province à exercer un mandat de 3 ans renouvelable une fois, et nommée ou renommée par la Supérieure Générale.
Toutefois, mon expérience de conseillère dans le Conseil Provincial et mon récent séjour à Boston où j'ai pu suivre une formation aux relations humaines (en psychologie, gestion des conflits et communication) ont certainement compté.
En quoi consiste votre charge ?
J'anime et dirige la Province de France qui compte 150 religieuses réparties en 15 communautés.
Quelles seront vos priorités d'action ?
La Pastorale des Jeunes, la présence auprès des plus démunis, la vie communautaire apostolique forte, le dialogue intergénérationnel dans la Province, la construction européenne.
Pour m'aider dans ce travail, après consultation de la Province et approbation de la Supérieure Générale, j'ai demandé à Sr de Chézelle, Sr Kéraly et Sr Baroussin de faire partie de mon Conseil.
Comment voyez-vous l'évolution de l'Eglise et celle de la Congrégation du Sacré-Cœur ?
En plein renouveau. Je suis frappée par le dynamisme des jeunes, l'essor des communautés nouvelles. Il est difficile de s'adapter à la demande de la jeunesse, souvent déconcertante, et c'est difficile de répondre à ses questions. Mais nous n'avons pas le choix : « Les temps changent et nous aussi nous devons modifier notre manière de voir » disait Ste Madeleine-Sophie.
Etes-vous inquiète du manque de vocations religieuses ?
Non, pas vraiment, mais je crois que nos exigences de perfection font peur. Pour être religieuse, il faut une maturité, un équilibre de vie, un équilibre personnel, une capacité d'insertion dans une communauté, une force intérieure. Le challenge est très haut et il n'est pas facile à atteindre. Actuellement, les jeunes religieuses ne sont pas nombreuses, mais elles ont une qualité de prière et d'engagement très forte.
Est-il facile de concilier vie religieuse et activité extérieure ?
Aujourd'hui en effet nous sommes souvent obligées de travailler à l'extérieur pour vivre et assurer notre retraite. Mais c'est justement le point central de notre vie religieuse apostolique ignatienne que d'associer action et contemplation, ressourcement dans la prière et service auprès des jeunes.
La qualité remplace la quantité, on vous sent active, très épanouie. Une religieuse n'est donc jamais déprimée, jamais stressée, en proie au doute ?
Mais si... Nous sommes des femmes sensibles, avec des périodes de vie où nous sommes touchées par les blessures du monde. Nous avons aussi des moments de doute. Mais la vie de communauté et la vie de prière nous permettent de garder un équilibre. Et le souci de la pastorale est une source d'épanouissement.
Le plus important pour nous est d'entendre et suivre l'appel du Christ. Et pour cela il faut parfois savoir s'arrêter, se remettre en cause, contempler. C'est dans le silence que l'on entend...
Pendant plusieurs années, vous avez organisé des camps « mer et prière » pour de jeunes adultes, pourquoi ce choix ?
Plusieurs congrégations ignatiennes souhaitaient pouvoir rejoindre les jeunes dans leurs loisirs, car c'est un temps où ils sont plus disponibles.
Je me suis donc investie dans des activités d'été associant mer et prière. Avec le Réseau Jeunesse Ignatien, des camps « vie en mer, entrée en prière » ont été organisés. Ils permettaient à des jeunes de découvrir la prière dans un contexte de vacances et de sport, avec l'apprentissage de la vie en équipage : partage et respect. La voile est un sport éducatif. On y apprend le dépassement de soi, le respect de la nature, la méditation. Beaucoup de métaphores marines illustrent d'ailleurs très bien la vie spirituelle : tenir le cap, larguer les amarres, l'appel du large, faire escale, faire le point, etc.
Quels sont pour vous les événements les plus marquants de notre époque?
La chute du mur de Berlin, avec pour conséquence l'envahissement du libéralisme qui a redistribué les cartes. La destruction des valeurs, des minorités. La montée de l'Islam, l'intégrisme de certains pays musulmans et la tension entre eux et l'Occident. Si l'on veut la paix, il faut lutter pour la justice contre la misère.
Si vous le pouviez, que changeriez-vous dans le monde ?
La corruption et l'exploitation des enfants et des femmes (mais celles-ci s'en sortent mieux).
Quel est le principal trait de votre caractère ?
Je suis une femme de fort caractère mais qui aime écouter.
Si vous n'étiez pas religieuse, que seriez-vous ?
Navigatrice, courant les océans. J'aime l'aventure, le grand air, l'immensité de la mer. Il faut avoir des racines profondes pour aller loin. J'aime l'idée d'être aux frontières.
Qu'est-ce qui explique votre engagement de religieuse ?
D'essayer de changer la manière de voir le monde et d'aider les jeunes à s'affirmer dans la Foi.
Quelle est la phrase de Ste Madeleine-Sophie et celle de l'Evangile qui vous touchent le plus ?
« Laissons des actes et non pas des écrits, on n'aura pas le temps de nous lire. » pour Ste Madeleine-Sophie et « Avance en eau profonde et lâche tes filets pour la pêche » (Luc 5/4).
A quel moment de votre vie avez-vous été la plus heureuse ?
Maintenant.
Propos recueillis par Francine Legendre et publié dans la revue Caritas