SOMMAIRE
Témoignages
Quand le Chili tremble...

Émeline a vécu une expérience internationale.Isabelle, aussi. Aujourd'hui, face au séïsme survenu au Chili le 27 février 2010, elles partagent quelques mots forts. Et elles relaient la lettre de Seba, jeune Chilien qui décrit la nuit où la terre a tremblé avec une rare violence...

Partie à Cuba en 2006, Émeline écrit le 17 janvier 2010 : (...) Je garde un souvenir vraiment très profond et ancré de cette expérience à Cuba. J'ai toujours gardé le contact avec mes amis là-bas et je peux dire que cette expérience a vraiment été le début de mon accomplissement personnel : j'en suis persuadée. (...)

Partie au Chili à Concepción en 2008, Isabelle écrit le 20 mars 2010 :
(...) il est évident que cette expérience a changé ma vie et mon regard sur le monde.
Pour vous dire : je pars dans une dizaine de jours pour un stage de 6 mois au Mexique.
Il va s'agir d'une évaluation de la politique de logements sociaux entreprise par la Conavi, la Commission Nationale du Logement, dans la ville de Mexico. Ce stage m'a l'air assez passionnant ! En tout cas, j'ai travaillé d'arrache-pied comme on dit pour l'obtenir. Cela sera fait en co-tutelle avec l'Institut français de Recherche en Développement (IRD), peut-être dans le but de poursuivre en thèse. (...)

Elle envoie le "beau témoignage", à chaud, d'un jeune chilien qui a vécu le tremblement de terre.


RSCJ« Quand le terre bouge

Vendredi soir nous étions tous chez ma mère, au dixième étage d'un bâtiment des années 60 quand la terre s'est fâchée et s'est mise à nous rappeler avec toute sa rage à quel point nous somme petits et insignifiants. Quand le sol s'est mis à bouger, j'étais heureusement avec ma mère, mon cher cousin, mon neveu et quelques bons amis. On a tous compris immédiatement, on a ouvert rapidement les fenêtres, les portes et on a tous couru se réfugier sous l'angle de la porte d'entrée.

En général, nous, les Chiliens, avons des automatismes face aux tremblements de terre, on a l'habitude. On sait où il faut se placer, qu'il ne faut pas courir et que la seul chose qu'il reste à faire est de se serrer fort dans les bras les uns des autres, "se couvrir les yeux avec les oreilles", "tirer ton âme au sort" et serrer les fesses.

Ce jour là magnitude 8,8, 2 minutes 30 secondes (un an), le cinquième plus grand tremblement de terre du monde, cinq fois plus fort que celui d'Haïti et je vous promets que ça se sent. Le rugissement des profondeurs de la terre se joint aux bruits des structures des bâtiments et de ceux de toute la ville. Au début la ville tient, elle supporte bien la secousse jusqu'au moment où toutes les forces de la nature se déclenchent et un concert assourdissant commence : explosions de fenêtres, vaisselle qui se casse, grincement des murs, des choses qui tombent dans tous les sens, la lumière clignote et la violence de la secousse augmente et augmente et augmente et ne s'arrête pas et ne s'arrête pas et ne s'arrête jamais... le système de canalisation d'eau explose et une pluie s'abat sur nous alors qu'on tenait déjà à peine debout, et ça ne s'arrête pas... un nuage de poussière dense commence à nous couvrir, c'est là que j'ai vraiment cru que le bâtiment était en train de s'effondrer et que toute cette merde aller nous tomber sur la gueule, qu'on allait mourir écrabouillés comme des fourmis et que c'était bien tôt la fin de tout ce bordel... ce jour-là j'ai découvert que sur le coup dans ce type de situation et dans les secondes les plus critiques on n'a qu'une pensée : on pense à rien.

Enfin le séisme s'est arrêté, alors qu'un nuage de poussière envahissait l'intérieur de l'appartement, on y voyait à peine. RSCJ
Il faut savoir que nous autres Chiliens avons tous une espèce de sismographe intégré dans nos pattes, on s'y connait en tremblement et on savait déjà que le séisme était supérieur à 7... "Trop fort", "trop fort" on n'arrêtait pas de se le répéter... On était en état de choc, il y avait beaucoup de consternation et de confusion dans nos esprits. On savait qu'il ne nous restait que quelques secondes d'électricité et de téléphone. Le premier réflexe a été de se jeter sur le téléphone fixe et les téléphones portables afin de contacter nos proches, trois coups de fil et le noir total. Quelques secondes après et les premières sirènes cassent le silence, depuis l'appartement on voyait à l'horizon les incendies des raffineries de pétrole. La ville entière venait de sombrer dans le noir et on allait rester coupés du monde pendant de longues heures.

À ce moment là, pour moi il n'y avait aucun doute que les vieilles maisons accrochées aux falaises des innombrables collines de Valparaiso n'avaient pas tenu. Pour moi, mon cher et vieux port de Valparaiso était par terre. J'ai pensé que le lendemain allait être le jour le plus long de ma vie et qu'on allait devoir faire face à l'une des plus grands catastrophes humanitaires de l'histoire de mon pays.

J'ai eu peur pour mes êtres aimés, j'ai eu peur pour mes concitoyens, j'avais peur pour tous ces gens dehors, j'avais peur du lendemain, j'avais peur de voir la catastrophe à la lumière du jour, j'avais très peur de la souffrance qui attendait dehors.

Il fallait évacuer l'appartement, on a pris le minimum nécessaire : de l'argent, des téléphones, une radio et nos âmes convulsionnées. On a donc commencé à descendre les escaliers tapissés de terre et de verre cassé. Sous des trombes d'eau qui venaient des étages supérieurs et mouillés comme des rats on a descendu les dix étages à l'aide de la lumière de nos téléphones portables.

Nos premières impressions une fois dehors était plutôt rassurantes en prenant évidement en considération la magnitude du séisme : les rues pleines de terre à cause des corniches détachées, quelques façades de maisons par terre, les gens plutôt tranquilles dans les rues...

Nous somme allés chez ma sœur qui habite pas loin et autour d'une bougie on a passé la nuit en attendant des infos sur la situation du pays, l'incertitude était totale et l'angoisse aussi. À 4 h 30 min la seule radio qui restait "on air" commence à transmettre après des longues minutes de salsa, premières information : "8,8 Richter, épicentre dans le sud où un tsunami aurait détruit quelques villes", "la moitié de la ville des îles Juan Fernandez (celles de Robinson Crusoë) détruites pareille par un tsunami", "le port de Valparaiso à moitié effondré". Le tremblement de terre avait été ressenti sur 4 000 km de côtes... Cette nuit là on a eu une trentaine de répliques d'une moyenne de 5... (...)

Cependant cette catastrophe nous a rafraichi la mémoire, endormie par les exigences de la productivité : nous avions oublié que la nature et la géographie capricieuse du Chili nous rappelle de temps en temps que la vie ne s'achète pas. Une grand vague de solidarité nationale a traversé le pays de nord au sud, du Grand Nord ardent du désert d'Atacama jusqu'à la Terre du Feu et la région de glaces, de la majestueuse Cordillère des Andes jusqu'au Pacifique. Tout le pays est uni afin de porter secours aux compatriotes, à ces 1,7 millions de sinistrés, aux 470 victimes, à ces millions de personnes qui ont tout perdu à cause de la plus grande catastrophe des derniers 50 ans. Cinquante millions d'euros ont été collectés grâce à un téléthon improvisé, tous les Chiliens sont unis encore une fois pour faire face à la calamité car, par ailleurs, la reconstruction du Chili coutera plus 30 milliards de dollars...

La nuit du 27 février 2010, à 3 h 37 du matin, à cause du tremblement de terre la planète a déplacé son axe de rotation de 8 centimètres, les jours seront 1.26 microsecondes plus courts... alors on peut dire que le Chili, malgré tout et pour une fois, a changé le monde. » Seba