Claire Gilles est belge et a travaillé comme institurice. Elle est partie au Mexique rejoindre Thérèse à Ayutla.Elle vous donnera certainement des nouvelles...
Bonjour à toutes et à tous...
Ca fait lontemps, pas vrai? Quelques nouvelles de l'autre bout de la terre.
Je vous embrasse bien fort.
Profitez de la neige, du soleil, de la pluie ...
n'oubiez pas de saluer votre voisin, il se trouve juste à côté.
Grosses GROSSES bises
Clarinette
Ayutla de los Libres, mars 2008
Chers vous tous,
Le printemps approche à grands pas ... j'ai encore quelques difficultés à croire que c'est l'hiver ici tellement le temps est doux.
Les derniers jours avant le grand départ ont été quelque peu mouvementés. Après le déménagement de la Viale , les nombreux « au revoir », la valise bouclée en dernière minute et une démonstration désastreuse de la cuisine Mexicaine couronnée par une indigestion collective, me voilà prête à partir. Je suis certaine d'avoir emporté des tas de choses inutiles et d'en avoir oublié quelques unes essentielles ... ça fait partie du jeu.
Merci pour vos encouragements, votre présence, votre compréhension ... j'ai emporté un peu de chacun de vous dans ma valise.
Le voyage s'est bien passé. J'ai tiré une drôle de tête quand l'hôtesse de l'air a débarqué avec son chariot en demandant « Chiken ? Pasta ? », pasta me paraissait un moindre mal. J'ai rencontré une petite fille africaine dans l'avion pour Washington. Nous avons joué un bon moment ensemble. Le paysage était magnifique. A l'aéroport de Washington, une fois encore, j'ai été touchée de voir uniquement des étrangers accomplir les tâches plus ingrates. Comme si les seules fonctions de pilote et d'hôtesse étaient réservées aux blancs. Dans l'avion pour Mexico, j'ai rencontré un avocat mexicain qui m'a longuement parlé de son pays et m'a interrogée sur le mien.
Arrivés à mexico, il m'a aidée pour changer de l'argent et prendre le taxi jusqu' à la maison des sœurs de Mexico. Mais les numéros des maisons ne se suivent pas et nous avons éprouvé quelques difficultés à trouver le lieu exact. A un moment, le chauffeur s'est arrêté et a sorti mes bagages du coffre. J'ai cru qu'il me débarquait là ... mais ouf ! C'était seulement pour prendre son plan, sous la roue de secours. Mexico est une ville démesurée. Les routes, le périphérique, les constructions ont des proportions gigantesques. Après avoir retrouvé Thérèse, nous avons pris le bus pour Ayutla. Et là, les choses sérieuses ont commencé.
D'abord, renoncer à ses habitudes, certitudes, mécanismes, pensées toutes faites, ... et accepter de renaître dans une autre culture et de s'y laisser éduquer. Le plus flagrant, c'est d'abandonner l'idée de faire. C'est quand même pour ça que je suis venue : pour FAIRE quelque chose ! De plus, je n'ai pas beaucoup de TEMPS ! Qu'est-ce que le temps ? Ici, il n'y a pas beaucoup d'argent ... mais du temps, il y en a à profusion. Quelle est la plus grande richesse ? « Ne t'en fais pas, tu vas t'habituer ... peu à peu » Cette phrase m'a été répétée telle quelle des dizaines de fois, comme s'ils s'étaient passé le mot ! Mais oui, j'avais besoin de temps : pour atterrir vraiment, pour observer de tous mes yeux, écouter de toutes mes oreilles, pour fouler cette terre et m'intégrer progressivement dans le paysage.
J'ai rencontré tant de patience de la part des sœurs, des voisines, des jeunes que j'ai compris que j'en avais bien peu envers moi-même. Je suis chaque jour confrontée à mes limites de digestion, de fatigue, d'ouverture, de vocabulaire, d'amour, ...
Il faut du temps pour entrer en relation, en communication, en confiance. Et en même temps, ça tient à pas grand-chose d'accélérer le processus. Je suis touchée de voir comme les gens donnent leur confiance, ouvrent les portes de leur maison, partagent le peu qu'ils ont. Il y a une gourmandise de rencontre, de découvrir ta culture et ma culture. Ce qui nous rassemble et ce qui fait de nous un peuple unique.
Les traditions autour de la mort sont bien vivantes, elles aident chacun à faire le deuil de la personne qui s'en va. C'est un moment partagé en famille, sans tabou. Cela n'enlève rien à la réalité. La mort, la violence sont réellement présentes. En fin de journée, les effets directs de l'alcoolisme font surface. On nous demande de ne pas nous promener seules le soir ; il y a des règlements de compte pour quelques pesos, pour un peu de drogue, ...
Les rôles ont été inversés. C'est moi l'étrangère, la blanche, la guera. Ici, les seuls blancs connus sont les gringos (les américains). Alors, on nous accoste régulièrement en anglais. Il y a pas mal de jeunes qui ont quitté le pays pour travailler aux Etats-Unis et ils sont très fiers de montrer qu'ils parlent anglais. C'est toujours l'occasion de présenter la Belgique , de parler des langues, de la vie ici et là-bas.
Le projet de ludothèque de quartier se transforme petit à petit en fonction de la réalité du terrain. Dans cet espace de jeux, ils sont confrontés à quelques règles qui structurent le temps et l'espace. Pour moi, c'est l'occasion de vivre une autre gestion de groupe, une autre relation enfant/adulte. Je suis sans cesse confrontée à mes limites de patience, de vocabulaire, d'imagination ... mais on s'en sort toujours de bonne humeur. C'est très riche de partager les questions et les difficultés rencontrées avec Luisa et Magna, les sœurs qui portent le projet.
L'autre activité concerne l'apprentissage de la lecture. Ici, on achète sa place de prof qui garantit salaire, vacances et sécurité sociale. Dans la ville d'Ayutla les profs rencontrent pas mal de difficultés sans oser en parler, de peur de perdre leur image de marque. Il y avait pas mal de violence et d'indiscipline dans les classes (ça ne concerne malheureusement pas que le Mexique !). Ils participent à des formations, achètent le matériel qui va avec sans vraiment se l'approprier.
Il y a 7 ans, les soeurs d'Ayutla ont proposé leur aide à quelques profs motivés pour former un groupe "multiplicateur". Le groupe de travail s'inspire de la pédagogie de Paulo Freire, un Brésilien qui a développé un méthode de lecture pour adultes en partant de leur réalité de vie et ce, afin de leur faire prendre conscience de leur situation sociale et politique. Cette méthodologie se retrouve dans tous les projets : partir de la réalité, responsabiliser les participants, leur offrir plus d'autonomie, ...
En dehors de mon rôle de volontaire, je prends très à cœur mon mi-temps d'aventurière. Je savoure chaque trajet en camionnette sur les routes de terre pleines de poussière, sur la grand-route qui offre son défilé de paysages (comme dans ceux de Zorro, vous vous souvenez ?), à l'arrière du pick-up du vétérinaire qui préfère nous ramener à la nuit tombante que de se préoccuper de savoir si nous sommes bien rentrées ou pas. Vétérinaire au Mexique, c'est soigner les animaux, vendre nourriture et médicaments, élever des vaches, vendre du lait et du fromage et donner des cours de chimie, physique, biologie, environnement en secondaire.
Je me suis lancée dans la construction de meubles. En effet, quand j'ai ouvert la porte de ma chambre, je n'y ai vu qu'un lit et des clous au mur. Des caisses en bois empilées, ça fait une étagère. En ajoutant deux planches en bois, ça donne un bureau. Suspendue au mur, une armoire sans glace pour la salle de bain. Ici, personne ne se prend la tête pour savoir quelle sera la couleur du carrelage ou du papier peint ; quand le sol est en béton, c'est déjà pas mal. Pour la salle de bains, c'est très ingénieux : au fond, il y a le pommeau de douche. Pas besoin de rideau, il fait tellement chaud qu'un peu d'air frais ne fait pas de tort. Là où l'eau n'atteint plus le sol, il y a le lavabo et la cuvette des WC. Pour ceux qui aiment les explications, je vis dans un palace. Chez les voisin, le sol est en terre, les porcs gambadent allègrement dans le jardin ... qui n'est que poussière, les poussins ont leur lit dans une armoire et la dinde couve ses œufs sous la table au-dessus de laquelle trône ... la télévision.
Chaque semaine, il y a quelque chose à fêter : Le jour des femmes, la fête de l'indépendance de la colonie, ... Chaque jour est une fête !
Pour ce qui est de la nourriture et des bestioles, c'est moins terrible que dans mes souvenirs. Il y a plein de choses savoureuses à grignoter. Les vendeurs sont ambulants, c'est facile d'en rencontrer quand sonne l'heure creuse (dans mon estomac gauche).
Voilà quelques bribes de ma petite vie au Mexique. Mes pieds sont ici mais mes pensées se promènent régulièrement auprès de vous. Que chaque instant de votre journée résonne d'une musique particulière, d'un clin d'œil, d'un sourire. Surprenez-vous à rire de vous-mêmes, vous n'aurez pas fini de vous amuser !
Je vous embrasse bien fort ... prenez soin de vous. Claire
