Mongo, du 14 au 18 décembre 2006
Chers tous,
Un grand merci tout d'abord pour toutes les nouvelles que vous m'avez envoyées : cela me fait très plaisir d'entendre parler du pays et de vous tous. J'en ai même découvert quelques uns sous un jour nouveau : c'est que l'écrit transforme ! Cela fait aujourd'hui un mois jour pour jour que j'ai pris l'avion pour le Tchad. Les événements se succèdent à grande vitesse, les rencontres aussi, ce qui finit par provoquer en moi un feu d'artifice d'idées et d'émotions qui m'épuise. Je commence à avoir grand besoin d'un temps ou d'un espace de digestion, de « relecture » comme disent les Ignatiens. C'est donc avec grand plaisir que je m'adresse à vous dans ce désir qui est toujours le mien de me raconter, en espérant que cela ne vous ennuie pas.
En préliminaires et en réponse aux mises en garde de plusieurs amis africains, je voudrais vous resituer la grille de lecture qui est la mienne car, qu'on le veuille ou non, chacun est façonné par son milieu et son histoire et voit le monde par ce prisme. Le Tchad dont je vais vous parler est donc le Tchad vu (et non compris) au travers de ce que je suis : européenne, francophone, intellectuelle, chrétienne et femme. Ceci dit, j'espère un jour non pas voir le Tchad avec des yeux tchadiens mais passer de la tête au cœur en ne posant plus un regard curieux et analytique sur la réalité qui m'entoure mais un regard de sympathie (au sens fort se « souffrir avec ») et d'amour.
Ceci étant posé, commençons par les événements : ces 15 derniers jours, l'évêque est parti à N'Djaména, ce qui aurait dû en principe faire baisser mon rendement d'activités. Et bien, ce ne fut pas du tout le cas car chacun s'est empressé de m'impliquer dans ses activités de peur que je ne m'ennuie, pour mon plus grand bonheur et ma plus grande fatigue, d'ailleurs. C'est ainsi que j'ai commencé par aller visiter les dispensaires de brousse avec Annie, la coordinatrice santé. Ayant très peu fréquenté le monde de la santé en Belgique, c'est un regard très peu professionnel que j'ai pu porter sur les choses : absence de matériel et absentéisme du personnel (le seul infirmier du dispensaire va se promener une journée entière laissant une quarantaine de patients à son auxiliaire à peine formé au B.A.BA de l'hygiène) mais importance du travail accompli tout de même face aux crises de palu, aux maladies infantiles, aux problèmes liés aux grossesses précoces ou trop nombreuses. J'aurai l'occasion de revenir plus loin sur le statut de la femme. Mais ce qui m'a le plus marquée, c'est que, alors que je suis arrivée les deux fois seule et à l'improviste, moi, la « nassara » inconnue, les deux uniques membres des dispensaires se sont arrêtés de travailler pour me faire faire pendant plus d'une heure la visite de leur structure avec un grand renfort d'explications. Pendant ce temps, les malades qui avaient parfois marché plus de 10 km pour venir se faire soigner attendaient en silence. Cela m'a mise très mal à l'aise mais j'ai compris que je ne pouvais pas refuser cet honneur sous peine de vexer durablement mes hôtes car lorsque j'ai tenté à deux ou trois timides reprises de leur dire que les malades attendaient, ils m'ont dit d'un ton sans réplique que c'était la seule chose qu'ils avaient à faire de toutes façons.
Pour compléter le tableau de la grande considération accordée aux malades, je voudrais vous faire part du témoignage de Riske, une infirmière hollandaise qui vit depuis 12 ans à Mongo et qui travaille pour une fédération internationale contre la lèpre. Selon celle-ci, les infirmiers formés et détenteurs de médicaments pour stopper cette maladie chassent très souvent les lépreux des dispensaires en refusant de les soigner, même au premier stade de la maladie (apparition de taches sur la peau), ce qui amène ensuite Riske à rencontrer des gens mutilés, rejetés et désespérés lors de ses tournées en brousse. Me retrouver dans cet univers me fait chaque jour davantage comprendre le caractère révolutionnaire de l'attitude de Jésus et de sa Bonne Nouvelle.
Je vous disais plus haut que je désirais vous parler des femmes. J'ai en effet été interpellée dès mes premiers déplacements en brousse par les colonnes de femmes qu'on trouvait sur les routes. Pieds nus pour la moitié, elles avancent toutes lourdement chargées : bâton sur les épaules supportant des charges de mil, d'eau ou de fruits tombant à hauteur du genou sur les côtés, enfant sur le dos pour la plupart auquel s'ajoute un enfant dans le ventre pour certaines. Les hommes quant à eux mènent les troupeaux ou se déplacent à mobylettes mais sont très rarement chargés. Les premiers jours, plus je voyais ces femmes, plus j'avais envie de hurler aux hommes nonchalamment allongés sous les arbres : « Mais vous voulez les faire crever ?!? ».
Certaines femmes riches cependant montent parfois des ânes. A Gourouma, nous avons décidé d'en acheter un (20 euros), une petite ânesse, pour Erbie, la femme du gardien. La pauvre doit en effet, en plus de s'occuper de son mari et de ses 9 enfants, aller cultiver son champs qui se trouve à 9 km de chez nous afin de payer l'école à deux de ses filles. Les petites sont brillantes et Erbie qui est une femme avisée veut leur donner la possibilité d'étudier même sans le soutien de son mari qui préfère dépenser sa paie à boire de la Bili (Bière locale). L'ânesse est une idée d'Annie mais nous sommes toutes enchantées car, en femmes blanches que nous sommes, nous avons envie d'un animal de compagnie. Nous irons l'acheter ce mercredi au marché et Lydia et Annie ont décrété qu'elle s'appellerait « Alegría » (=joie), en l'honneur de mon arrivée car, selon elles, depuis que je suis là on rit beaucoup à Gourouma. Cela m'a vraiment touchée.
Pour continuer sur le chapitre des femmes, j'ai par ailleurs eu l'occasion d'assister à un mariage dans la concession d'un Arabe, à Bitkine. La mariée était une élève du Collège et je suis allée lui rendre visite avec Christelle, une volontaire DCC qui était son professeur (une fois mariées, les jeunes femmes quittent l'école). Le marié était un jeune homme riche, assez beau, de haute stature qui avait l'air de Balthazar, le Roi Mage noir, avec son boubou blanc brodé, les anneaux d'or qui ceignaient son chèche blanc tendu de fils rouges et les bracelets et bagues d'or qui scintillaient sur sa peau d'ébène. Pour arriver jusqu'à lui, il nous a tout d'abord fallu traverser deux cours, nous déchausser et manger deux fois à part (car nous étions des femmes blanches, des êtres hors catégories, ni hommes, ni femmes). Le marié nous a bien reçues, nous a fait asseoir une nouvelle fois sur la natte et a envoyé un jeune garçon chercher rapidement un appareil photo pendant qu'un des hommes de son entourage qui savait le français tentait d'entretenir la conversation et que ses autres compagnons nous regardaient avec gourmandise. Comme le messager à l'appareil photo se faisait long, nous avons eu la permission d'entrer dans le « Saint des Saints », une pièce sombre tendue de rouge où se trouvaient les femmes et la mariée. J'ai mis du temps à apercevoir cette dernière, petite momie recroquevillée dans un coin. Couchée en chien de fusil, elle était recouverte de la tête au pied d'un grand voile vert, dont ne dépassait qu'une petite main enfantine décorée de henné qu'elle nous a tendue en maîtrisant mal les tremblements qui secouaient sa frêle silhouette. Zenabaye a de la chance : elle est la première femme d'un homme jeune, riche et beau. Et pourtant je ne peux pas me réjouir avec son entourage quand je sais qu'elle n'a que 12 ans et un risque sur deux de ne pas survivre à sa première grossesse, quand je vois que son mariage est basé sur les larmes et la peur, quand je ne peux imaginer sa nuit de noces autrement que comme un viol.
Le viol est d'ailleurs une notion presque inconnue ici : on reconnaît qu'il y a eu violence envers une femme lorsque celle-ci est violée par une quinzaine de militaires éméchés, comme ce fut le cas il y a 15 jours à Mongo. Pour le reste, un homme a tous les droits sur sa femme et même sur les femmes qui croisent son chemin. Pour appuyer cette affirmation, je vous rapporte la conversation qu'a eue Christelle avec un de ses collègues, homme éduqué, professeur au Collège de Bitkine. Il lui a demandé un jour ingénument d'éclairer sa lanterne car il ne comprenait pas les femmes : « Tout d'abord, elles ne veulent pas me suivre dans ma case, elles refusent tellement que je suis obligé de les coincer pour les prendre et puis, ce sont elles qui ne veulent plus me lâcher, elles en veulent toujours plus. Les femmes sont vraiment des êtres bizarres.»
Pour revenir au mariage de Zenabaye, je me suis demandée pourquoi un homme qui ne doit pas avoir de problème pour trouver une femme a choisi une gamine sans poitrine (ce n'est apparemment pas une imposition familiale), on m'a répondu que comme cela il était sûr qu'elle était « intacte » et qu'il pourrait faire son éducation afin qu'elle ne soit pas aussi « têtue » que les filles qui vont longtemps à l'école. Voilà comment une société établit des liens durables de domination entre ses membres, domination qui est entretenue et relayée par les victimes elles-mêmes dans l'éducation qu'elles donnent à leurs fils et filles. Dès le plus jeunes âge, les sœurs doivent s'occuper de leurs frères sans réciprocité : elles sont à leur service pour les porter, ramasser ce qu'ils font tomber, leur donner à manger. Les mères sont en outre souvent fières des sévices qu'elles ont subi : excisions, infibulations, coups de ceintures tout au long de la journée du mariage dans certaines ethnies et, face aux souffrances de leurs filles, elles surenchérissent dans l'horreur, racontant avec une gaieté bravache comment elles ont été bien plus coupées ou bien plus battues que leur progéniture. Et comment pourrait-on leur jeter la pierre ? Cela demande bien du courage de reconnaître qu'on a été victime d'ignominie et encore plus de s'opposer à ce que celle-ci se reproduise. C'est pourtant ce que je souhaite à ces femmes.
Et voilà que je m'emballe, moi qui ai horreur des jugements péremptoires, plaqués de l'extérieur. Car je suis assurément totalement en-dehors de cette culture qui m'accueille. Mais c'est précisément ici que se pose l'éternel problème du particulier et de l'universel : peut-on au nom du culturel excuser des attitudes qui sont foncièrement mauvaises pour l'Homme, pour tout homme ? Et comment savoir ce qui est bon ou mauvais ? Je ne suis ni spécialiste en philosophie morale, ni en théologie mais ce que je sais, c'est que face à un certain nombre de situations monte en moi quelque chose qui fait mal : ce malaise, cette douleur que je reconnais de plus en plus vite aujourd'hui, je l'ai sentie au Mexique devant Brian, l'enfant violent, mal-aimé d'une maman épuisée par ses 5 fils nés de 5 pères différents, je l'ai sentie à Jakarta devant la misère la plus profonde côtoyant le luxe le plus tapageur, je la sens à Bruxelles aussi devant les passants aux mains pleines contournant un mendiant en feignant de ne pas l'avoir vu (l'invisibilité, c'est cela qui tue), je la sens face aux querelles qui déchirent nos familles, je la sens face à mes propres attitudes lorsqu'elles sont injustes, mauvaises, inadaptées... Cette douleur, serait-ce ce qu'on appelle la conscience ?
Et si nous parlions éducation ? J'ai en effet eu l'occasion de réfléchir à ce sujet ces derniers jours à partir de diverses expériences qui m'ont semblé converger étrangement. Je vous ai déjà dit que je travaillais au Foyer Saint Ignace pour le soutien scolaire. Ses adolescents ont bien, comme on me l'avait signalé, un niveau déplorable en français (certains déchiffrent toujours). Les causes avancées sont les grèves des professeurs non payés qui peuvent durer de trois à six mois, le manque de formation des maîtres, le manque de matériel pédagogique adapté, l'absentéisme des enfants continuellement recrutés pour les travaux des champs, les classes surpeuplées (de 50 à 100 enfants par classe dans les écoles de village). Toutes ces raisons sont évidemment très valables mais j'en vois deux bien plus fondamentales. La première est l'inadéquation des programmes à la réalité des enfants : on leur propose un programme de français langue maternelle alors qu'on est bel et bien dans du français langue étrangère (le français n'est parlé qu'à l'école ou dans l'administration, ne parlent le français que ceux qui ont étudié). C'est ainsi qu'on veut leur faire faire une analyse grammaticale de la phrase alors qu'ils ne comprennent même pas ce qui est dit ou écrit. La deuxième raison fondamentale est pour moi un problème structurel de la société tchadienne toute entière : tout repose ici sur la peur et l'absence de prise de responsabilité de la majorité face à une autorité qui profite (ou non) de son pouvoir. C'est le cas au niveau étatique mais aussi au niveau familial (relations hommes-femmes, parents-enfants), au niveau du village (le chef pense pour les autres), au niveau paroissial (les gens attendent que le curé décide ou fasse pour eux), et au niveau scolaire (le prof sait tout même quand il se trompe).
Une visite en brousse, dans les écoles communautaires où Lydia supervise les maîtres, m'a éclairée encore davantage à ce sujet. C'était le jour de la Saint Nicolas. Et le contraste entre ce que j'ai vu et ce qui se vivait ce jour-là en Belgique m'a donné envie de pleurer. Oui, oui, moi qui ai horreur du sentimentalisme. C'est vrai que les enfants étaient jusqu'à cent par classe - assis à sept sur un banc prévu pour trois, ils m'ont fait penser aux sept filles de l'Ogre du Petit Poucet qui dormaient dans le même grand lit, ce qui m'avait beaucoup étonnée lorsque j'étais enfant, moi à qui on avait donné une chambre seule afin de « bien travailler pour l'école »-. C'est vrai que ces enfants étaient vêtus de haillons -le petit devant moi avait un short tellement déchiré qu'il ne recouvrait plus rien de ses petites fesses ingénument posées sur le banc-. C'est vrai qu'ils avaient des habitudes tout sauf hygiéniques –comme beaucoup étaient enrhumés, ils allaient se moucher par terre à côté de la classe et ramassaient tour à tour le même mouchoir en papier qui s'y trouvait déjà pour s'essuyer le nez-. Mais ce qui m'a le plus marquée, c'est qu'alors que ces enfants avaient le même regard curieux et intelligent que ceux de chez nous, la pauvreté de l'éducation qu'ils recevaient était proportionnelle à la misère matérielle décrite plus haut.
Pouvez-vous imaginer des maîtres qui une fois la leçon d'1/4 d'heure récitée sortent ¾ d'heures se promener pendant que les enfants copient les 6 malheureuses phrases qui sont au tableau ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui confient le calme de la classe à un enfant gardien (en général, le fils d'un notable du village) armé de la chicote? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui rejettent des réponses correctes en série pour prouver que ce qu'ils enseignent est difficile ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui pour étudier le calcul écrit ne font aucun exercice mais font réciter aux enfants « La soustraction est une opération qui... » ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui pour enseigner la lecture font lire aux petits pendant plus d'une heure la même phrase et lorsque ces derniers se mettent à la chantonner pensent que c'est gagné ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui corrigent les cahiers des 50 élèves en classe pendant que les enfants attendent ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui...
Pouvez-vous imaginer des maîtres qui sont payés 10 000 CFA par mois quand le kilo de sucre vaut 2000 CFA ? Pouvez-vous imaginer des maîtres qui n'ont pas d'inspecteur, qui ne sont pas formés ? Et bien, je vous le dis, c'est un miracle que les ados que je retrouve à mon cours de soutien scolaire sachent lire et écrire : merveilleuse force se résistance des Tchadiens. Pour illustrer cette force de résistance bien ancrée dans l'inconscient collectif, je voudrais vous rapporter une anecdote. J'expliquais l'autre jour au soutien scolaire ce qu'était l'été car nous avions rencontré ce mot dans un texte et les élèves n'en comprenaient pas le sens puisqu'au Tchad il n'y qu'une saison sèche et une saison des pluies. Je leur ai donc parlé des quatre saisons, du changement qu'on pouvait observer sur les arbres et des variations de température. Quand ils ont appris qu'en hiver il pouvait faire jusqu'à -10 ° chez nous, l'un d'entre eux m'a demandé : « Mais, alors, nous, si on va là-bas, on va mourir ? », je lui ai répondu que non s'il s'abritait dans une maison chauffée mais qu'il ne pourrait pas survivre en vivant dans la rue, sans manteau (ici, ils sont déjà tous enrhumés avec leurs 15 ° nocturnes). Alors une jeune fille a pris la parole et m'a dit : « Si, Madame, nous on pourra survivre » et les autres d'acquiescer en proclamant fièrement en cœur « Parce que nous sommes des Tchadiens » !
En plus du travail au soutien scolaire, mon mi-temps éducation me donne la possibilité de faire partie du bureau national de Fe Y Alegría, actuellement en gestation. Fe y Alegría est un mouvement international d'éducation permanente né en Amérique latine et le Père Alfredo, qui est péruvien, voudrait l'implanter ici. Nous en sommes au tout début mais nous sommes largement soutenus par la fédération internationale qui voudrait s'élargir à l' Afrique. Ce mouvement permettrait de lier un certain nombre d'activités de développement qui existent déjà dans la Préfecture mais il est surtout important car il défend le postulat d'une éducation intégrale pour tous. Il vise à responsabiliser les gens, à partir de leurs besoins, à soutenir leurs initiatives, à leur apprendre à réfléchir par eux-mêmes et non à subir des décisions prises par d'autres (apprentissage capital dans notre contexte, comme vous l'avez compris). Le bureau national est composé de 7 personnes dont 2 musulmans (essentiels lorsqu'on veut implanter un mouvement d'essence chrétienne dans un contexte à 99 % musulman). Dans ce bureau, je ferai partie de la cellule de l'éducation formelle avec Lydia (formatrice de formateurs), Monsieur Terap (Inspecteur des Lycées) et le Sœur Ann-Laurence (directrice des Ecoles Catholiques Associées).
Un dernier événement des jours récents a été ma participation à la rencontre trimestrielle du Doyenné. Rencontre de deux jours qui m'a amenée à mieux comprendre l'Eglise locale, ses rouages, ses membres, sa sensibilité. On y a largement parlé des CEB (communautés ecclésiales de base). Ce qui était très intéressant, c'est qu'il y avait beaucoup de laïcs tchadiens qui se sont largement exprimés. Ce qui est ressorti, c'est que la Parole de Dieu n'avait pas encore véritablement pénétré dans le cœur des gens et que nous étions donc tous invités à continuer à nous engager socialement mais surtout à nous interroger sur notre conversion personnelle. Le jeune curé tchadien de Bitkine qui était dans mon groupe de partage a été ravi d'entendre que le problème se posait exactement de la même façon, chez moi, en Europe, vieille terre chrétienne.
Afin que vous ne pensiez pas que tout va mal au Tchad, je voudrais vous présenter quelques « lumières tchadiennes » que j'ai déjà rencontré sur ma route. Hamit, musulman fils de paysans travaillant avec l'Eglise et s'investissant corps et âme dans les projets de développement au nom de ce qui est pour lui un devoir : « Si ceux qui ne sont même pas Africains veulent aider mes parents comment moi ne le ferais-je pas ? C'est l'aide accordée aux autres qui fait ma force. Je voudrais même parfois travailler comme volontaire et pas comme salarié. Pour moi, Chrétien ou Musulman peu importe, Dieu est unique : mon intérêt, c'est d'aider le nécessiteux ». Halimé, mère de six enfants, qui a enterré trois maris et est aujourd'hui chef de sa grande famille. Ses 45 ans la laissent toute courbaturée mais ne l'empêchent pas de s'investir totalement dans le soutien de projets féminins. Erbie, chrétienne et mère de 9 petits musulmans qui souffre de ne pas pouvoir partager sa Foi avec ses enfants et qui, néanmoins, est heureuse d'écouter et de « vivre chaque jour de la parole de Dieu ». Monsieur Terap, musulman, inspecteur des lycées, homme d'une grande intelligence dont la sagesse et l'engagement au sein de Fe y Alegría sont très précieux. Monsieur Harba, vieux sage peu scolarisé, père de 15 enfants, qui m'a dit un jour d'un air sentencieux en regardant mon plumier de prof : « Oh, vous avez un grenier de houes pour labourer votre champs ! ».
Et sur un plan plus personnel, est-ce que je vais bien ? Oui, même si je me rends compte en écrivant que certains événements m'ont plus marquée émotionnellement que je ne le pensais. A Mongo, nous avons la chance d'avoir la Sœur Ann-Laurence, une marseillaise très drôle, psychologue extrêmement bavarde qui travaille les émotions avec ceux qui lui en font la demande. Je vais commencer à la voir une fois par semaine dès janvier car je réalise combien mes émotions m'étouffent et m'épuisent. Ces derniers temps ont également été riches en découvertes spirituelles. Deux phrases m'habitent particulièrement en ce moment : « La Vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32) et « Vous serez jugés sur l'Amour ». J'essaie de vivre chacune de mes journées en m'y référant et, certains soirs, je sens que j'ai grandi en sincérité et en amour partagé mais, d'autres, je pourrais reprendre l'exclamation de Paul : « Je ne fais pas le bien que je veux et je commets le mal que je ne veux pas » (Rom 7,19). Heureusement que Noël arrive et qu'ainsi pour la 2007 eme fois un Sauveur va naître. Sauveur que, peut-être pour la première fois de ma vie, j'attends vraiment.
Que la Paix de Noël soit sur vous,
Anne-France
Mongo, le 10 février 2007
Chers tous,
Comment allez-vous ? Quoi de neuf à Bruxelles, Longwy, Nivelles, Londres, Toulouse, Barchon ou Casablanca ? Et, quoi de neuf à Mongo? La saison sèche arrive : les températures ont brusquement monté et on commence à transpirer. Les nuits sont encore fraîches mais les soirées sont très agréables, avec un délicieux vent tiède. Et puis la lune est surprenante : elle nous sourit de toutes ses lèvres avec son croissant placé à l'horizontale (proximité de l'équateur oblige). Pour terminer avec les détails exotiques, nous mangerons un œuf d'autruche ce midi. C'est énorme : il faut être à 10 ou 12 pour en voir le bout.
Avec l'arrivée de la saison sèche, c'est l'époque des visites qui se termine. Nous avons en effet vu défiler depuis Noël une vingtaine de visiteurs, personnages bigarrés et hauts en couleurs. Tous sont venus pour voir la Préfecture et collaborer à son travail d'une manière ou d'une autre. Il y a eu 5 Italiens qui ont descendu l'Afrique en voiture, dans des 4X4 remises à neuf avec des pièces disparates et qui nous ont laissé leurs fougueux destriers à leur arrivée. Cinq autres italiens « Scalpellini e Muratori » leur ont succédé : tailleurs de pierre et maçons dans leur pays, ils sont venus 15 jours dans un village de brousse pour former des gens du cru à casser la pierre en blocs rectangulaires à l'aide de seuls burins. C'est un travail impressionnant : je suis allée les voir : ils commencent par faire de petites encoches dans le granit en ligne droite à une distance de 10 cm. Ensuite, ils enfoncent un burin dans chaque trou et la pierre se fend en ligne droite. Quand chaque burin peut ressortir librement de son trou, le granit se casse. Il ne reste plus qu'à transporter ces blocs sur le chantier où les maçons sont en train de construire un magasin pour la banque de céréales.
Un autre Italien impressionnant, c'est Pietro, un frère Jésuite de 70 ans. Enfant de la montagne, il a commencé à travailler à l'usine à 11 ans. Aujourd'hui, c'est un très bon mécanicien qui ne tient pas en place, a le cœur sur la main, un caractère de cochon et des tonnes d'idées pratiques : il crée des objets utiles pour les Tchadiens et vient former des ouvriers sur place qui peuvent peu à peu monter leur propre affaire. Il injecte lui-même les fonds via des donateurs italiens. Ici, il a créé un atelier de cuisinières solaires (tu peux y faire cuire n'importe quoi entre 9 heures du matin et 17 heures) et des voiturettes pour les personnes handicapées. Paolo, lui, est là pour trois semaines afin de faire l'installation électrique par panneau solaire des trois dispensaires. Ingénieur, il a créé une association d'étudiants à Bologne qui vient chaque année installer l'électricité dans un lieu différent : en 2007, ce devrait être le tour des écoles de brousse. Quant à Paola, c'est une laïque italienne de 66 ans, anticléricale mais d'une grande foi qui est venue mettre un an au service de la Préfecture ses talents de comptable. Tous ces gens sont de près ou de loin des amis du Père Franco qui ne vit pourtant plus en Italie depuis 45 ans ! Vraiment, Franco et ses amis me réconcilient avec les Italiens, moi, que mon séjour à Pesaro avait fini par rendre allergique à la langue de Dante braillée dans les téléphones portables, aux louanges ethnocentrées de la cuisine italienne, aux lunettes noires sur teinture blonde et au jovial esprit grégaire qui les caractérise. Ce qui me frappe aujourd'hui chez eux, c'est la générosité avec laquelle ils se mobilisent en groupe pour donner ou de leur temps ou de leur argent, souvent des deux.
Pour les visites, les Français n'ont pas été en reste et c'est ainsi que sont actuellement de passage deux couples, ce qui permet à Mgr Coudray d'avoir du répondant sur des questions de politique hexagonale. Myriam et Timothée sont donc arrivés il y a 15 jours. Grande amie de Mgr, Myriam a 26 ans et a rencontré Henri Coudray lorsqu'il était encore le chargé des affaires islamo chrétiennes à N'Djamena. Elle-même y vivait avec ses parents : elle était alors en terminale et préparait son bac en s'éclairant à la bougie. Aujourd'hui, elle est médecin et voudrait travailler deux ans comme volontaire dans les dispensaires de la Préfecture. Elle est donc venue pour faire une visite de terrain avec son copain, Timothée. Tim, comme l'appelle Mgr, est un jeune pianiste professionnel qui nous régale de concerts sur le pauvre Yamaha électrique qu'un ami de la Préfecture nous a prêté. Il est également capable de jouer divinement (selon moi) de la guitare en s'accompagnant d'un harmonica.
Lundi soir, Mgr avait invité toute la communauté des Nassaras de Mongo pour un concert improvisé. Au programme : symphonie et variations de Mozart au piano ; duos de clavecin et flûte sur des airs dansants ; musiques du patrimoine folklorique européen avec piano, flûte et violon. Nous étions une petite trentaine dont 10 enfants. En effet, les Blancs du coin sont essentiellement des missionnaires catholiques ou protestants et quelques salariés qui travaillent pour une entreprise hydraulique. Les protestants font presque tous partie de la SIL, une organisation de linguistes qui traduit la Bible en langues locales. Pour effectuer leur travail, ces protestants européens et américains viennent s'installer avec leur famille dans un village de brousse et y restent au minimum 10 ans pour acquérir la langue du lieu, traduire la Bible et donner des cours d'alphabétisation en langue. Plusieurs d'entre eux ont trois enfants nés ici qui arrivent maintenant à l'adolescence, ce qui pose un certain nombre de problèmes au niveau de leur scolarité. Cette semaine, Bill et Rachel sont partis visiter avec leur fille de 15 ans un pensionnat à Yaoundé, au Cameroun, car il n'existe rien d'adapté au Tchad. Lundi soir, donc, lorsque nous nous sommes trouvés réunis, je me suis sentie transportée à la fin du XIXeme siècle, sur un bateau en partance pour les Amériques ou dans une petite ville nouvellement construite du type de celle de « La petite maison dans la prairie ». Tout était là pour entretenir l'illusion : les femmes parfumées, habillées de leur mieux, en pagnes locaux taillés à la mode parisienne ; les enfants assis par terre offrant à nos yeux leurs petites têtes blondes et leurs cheveux nattés ; les hommes forts, tendus dans leurs chemises à carreaux, emportés sur la vague d'une nostalgie immense dès la première brise musicale, comme Martin, l'Allemand, qui, aux premières variations de « Ah vous dirais-je Maman », composées par Mozart au lendemain du décès de sa mère, me confiait d'une voix émue « Je suis tellement heureux que mes enfants entendent cela, qu'ils connaissent un peu ma culture »... Car pour beaucoup ce soir là, le Tchad n'est pas une escale mais un port d'attache et quand le silence tombait, on pouvait entendre le murmure des cœurs battant à l'unisson d'un destin partagé.
Tim et myriam n'ont pas voulu s'arrêter en si bonne voie et ont également organisé un atelier musical pour les jeunes du foyer : c'était émouvant de voir ces enfants découvrir un piano et une guitare pour la première fois. Certains étaient fous et riaient aux éclats en entendant sortir un son du dessous de leurs doigts. Les gens d'ici ont vraiment très peu accès à l'Art et c'est un miracle quand un talent naît parmi eux et quand il peut grandir. C'est le cas du peintre Idriss. Franco a repéré sur les murs du Lycée des fresques pour une campagne en faveur de l'hygiène et contre le Sida. Il a trouvé que l'artiste avait de la personnalité et est allé le trouver pour qu'il fasse naître des panneaux bibliques sur les murs de deux églises. Notre musulman s'est exécuté et a tout d'abord lu un certain nombre de passages de la Bible pour s'approprier les sujets. C'est vraiment étonnant de voir la griffe du même artiste dans des réalisations à portée aussi différentes.
L'autre couple de Français de passage est en l'occurrence un couple germano-corse d'une septentaine d'année. Elle, est arrivée en France en fuyant les bombardements de Berlin et a très vite mis ces talents de styliste au service de la mode parisienne. Provocatrice et talentueuse elle a su mettre au pas et conserver celui qui se disait l'homme aux mille femmes. Faute de mille, il en avait au moins épousé trois avant de la connaître : une Américaine, une Française et une Tchadienne dont il a eu une fille qui est aujourd'hui l'épouse du ministre des affaires étrangères du pays. Ce sont ces années passées au Tchad (près de 15 ans) qui ont donné envie à ce paysan partisan de l'école buissonnière de faire cadeau d'une partie de ses millions (acquis entre-temps dans la fabrication du vin) pour aider ses « homologues » : les paysans du Tchad. C'est ainsi qu'il y a quatre ans, il a commencé à mener l'enquête pour savoir à qui il pourrait confier son argent pour qu'il porte vraiment du fruit. Sa filature l'a mené au Père Franco qu'il a appelé lors d'un de ses séjours à Rome pour lui proposer de faire une petite escapade dans l'Ile de Beauté. Entrepreneur dans l'âme, Franco n'a pas pu résister à la curiosité d'aller voir ce que lui voulait ce parfait inconnu. Après avoir fumé un long cigare cubain (depuis que Christian est là, nous ne pouvons plus échapper à leur délicieuse odeur), Franco a demandé s'il pouvait dire une petite messe de brousse sur la terrasse. Notre millionnaire a accepté. Et c'est là, face aux vignobles et sous le soleil couchant, que ce Beaumarchais à la faconde intarissable a renoué avec la foi de son enfance et s'est converti (dixit lui-même).
Toujours est-il que depuis 4 ans, Christian finance entièrement les banques de céréales d'un grand nombre de villages du Guéra, ce qui a sauvé beaucoup de paysans de la famine il y a deux ans. Les banques de céréales, c'est un système de prêt auquel je n'ai pas encore tout compris, qui permet aux agriculteurs d'échapper au servage des commerçants et de quelques paysans riches. Pour s'assurer que son argent est bien géré (et aussi « un peu-beaucoup » pour récolter la gloire de ses largesses), ce compatriote de Napoléon vient chaque année en compagnie de son impitoyable dulcinée passer quelques jours dans les villages de brousse de la Préfecture Apostolique. Il y est accueilli en sauveur et on déploie pour lui un appareil festif digne du président : chants et danses du village entier (suppression de toutes les activités du jour et fermeture des écoles), sacrifice du veau gras, spectacle de danse de chevaux et courses de chameaux, ce qui fait dire à Birgit, son aigre-douce compagne: « La Reine d'Angleterre doit être verte de jalousie !». Le gouverneur de Mongo n'a pas voulu être en reste hier et a même proposé à Christian de faire faire un buste à son effigie qui trônerait au milieu de la place de l'indépendance ! Ce dernier a eu l'humilité de décliner cette généreuse offre....
A propos de président, il est passé la semaine dernière à Mongo et toute la ville s'est arrêtée, bien qu'il n'ait prévenu le gouverneur de son arrivée qu'une heure à l'avance. C'est que les rebelles continuent à s'agiter à l'Est et Idriss Déby est sur la brèche. C'est bizarre mais face aux convois militaires remplis de soldats, de grenades et de bazoukas, je n'ai pas peur. Cela me semble irréel. Dans ce contexte houleux, un des derniers événements importants de ces jours-ci a été l'organisation à Mongo d'une conférence sur la citoyenneté, à l'initiative de la commission diocésaine « Justice et Paix ». Nous avions comme intervenants deux amis personnels de Mgr Coudray qui sont chacun des grandes pointures intellectuelles, politiques et citoyennes du Tchad. Ali Abderahman Haggar est le neveu de deux sultans, l'un par son père, l'autre par sa mère et sa femme est très proche du sultan d'Abéché. Professeur d'économie à l'université du Tchad, auteur de pièces de théâtre et Secrétaire Général de la République, c'est un musulman au regard profond et ferme, aux paroles mesurées prononcées dans un français élégant, qui a autrefois appris l'arabe classique avec le Père Henri Coudray, lorsque celui-ci était professeur à Abéché. Gali Gatta, chrétien originaire du Sud, est, quant à lui, écrivain et fondateur du journal « Le Temps » -un des meilleurs du Tchad. Economiste de formation, il a été plusieurs fois ministre et a été emprisonné pour ses idées politiques. Jovial et sanguin, il a la colère facile et s'est empressé de remettre en place avec un doigté dérangeant mais pédagogique les poseurs de questions polémiques et hors sujet. Il faut dire que le débat a attiré les foules et qu'avec un thème comme « Musulmans et Chrétiens dans la cité : Défis de la rencontre interculturelle et de la construction citoyenne », on pouvait s'attendre à ce que d'aucun campent sur leurs positions. C'est qu'au Tchad, chrétiens et musulmans, c'est aussi le Sud et le Nord et les clivages ethniques, attisés par les « événements » de 1979, guerre civile encore bien présente dans le cœur des gens. Dans cette assemblée très majoritairement musulmane (nous sommes dans le Nord), nous, les Blancs, nous étions comme des aiguilles fluorescentes dans une botte de foin. Et au contact de Français, qui ont une histoire très unitaire, je me suis rendue compte combien je comprenais bien mieux les crispations identitaires des Tchadiens que mes compagnons de l'hexagone.
L'identité, c'est quelque chose d'étonnant, de reçu, d'irrationnel et de fondamental. On ne peut pas s'en défaire, ça nous colle à la peau, qu'on aime ou qu'on n'aime pas. Il ne reste plus qu'à assumer. La question n'est pas tellement de savoir qui on est mais ce qu'on fait de cette donne. Et, en tant que Belge, ce n'est pas toujours facile. Je m'en suis une fois de plus rendue compte cet été lors de mon séjour en Indonésie avec Karen, une très grande amie flamande car, lorsqu'à Jakarta, les gens nous demandaient de parler de notre pays, c'étaient deux visions douloureusement différentes qui sortaient de nos deux bouches et des sentiments très contradictoires qui agitaient mon cœur. Je ne peux donc être que pleinement admirative face à des Tchadiens comme Gali et Ali qui se mettent au service du dialogue, dans un pays où les clivages identitaires (pour moi, les religions ne sont ici que des accroches fortes de l'identité) ont mené aux événements de 1979 et continuent à freiner tout engagement citoyen. J'ai toujours été attirée par l'Autre, et par les lieux de brisure, de frontières : c'est pour cela que je me suis intéressée aux musulmans en Belgique, aux sans-papiers en Italie, aux Européens de l'Est peu après la chute du mur, c'est pour cela que j'ai voulu voyager loin, c'est pour cela que je suis actuellement dans un des lieux les plus étrangers possible de ma terre natale ; c'est pour cela aussi que je sens maintenant que je ferais bien de m'attaquer à la vraie brisure, celle de notre « frontière linguistique » qui est en moi, qui mine notre pays et qui maintient beaucoup de Belges dans une bonhomie rancunière et une ignorance méprisante. La question est politique bien sûr, mais je voudrais l'aborder sous l'angle culturel et linguistique. Ce n'est pas pour tout de suite et peut-être que ces bonnes idées ne verront jamais le jour de leur réalisation mais, ce qui est sûr, c'est que cela me travaille de plus en plus... Karen, tu te souviens des deux heures et demie passées dans ce train qui nous ramenait un jour de Bruges à Liège, où nous avons rêvé à un recueil de nouvelles écrit dans nos deux langues, à quatre mains ? Et si nous l'écrivions, ce bouquin ?
En attendant de vos nouvelles,
Anne-France